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Apologie pour l’histoire

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« Toute l’histoire comporte des présupposés intellectuels. Il n’y a pas d’interprétation historique innocente et l’histoire qui s’écrit est même dans l’histoire de l’histoire, produit d’un rapport par définition instable entre le présent et le passé » François FURET

La lecture de certains articles récemment parus dans la presse et ayant trait à l’histoire du Sénégal et l’audition de la série d’émission dénommées « Archives d’Afrique » portant sur la pensée et l’œuvre de Cheikh Anta DIOP appellent de ma part un certain nombre de réflexion et d’analyses destinées à apporter un éclairage sur les faits et événements historiques importants, évoqués en l’occurrence. Mais l’essentiel de mon analyse sera consacré à ces émissions diffusées par RFI ; ceci, à l’heure où l’Etat du Sénégal (Mieux vaut tard que jamais) a envisagé l’enseignement des idées de notre illustre compatriote dans les écoles de la République. En fait, l’histoire est une discipline stratégique pour le politique qui cherche à atteindre les buts d’unité et de cohésion d’une société.

 

Pour un besoin de clarté, je commencerai par considérer l’histoire d’un triple point de vue :

  • D’abord comme l’étude de l’évolution d’un espace social. Pour l’Occident, cette évolution se conçoit sur la base du progrès matériel. Il s’agit pour l’homme de se libérer progressivement des contraintes naturelles en vue de modifier constamment en sa faveur le rapport avec la nature, avec son environnement.
  • Ensuite, l’histoire est une science «c’est la science du raisonnement par la logique et par-delà par la conscience » (Joseph Ki ZERBO) : l’objectif visé étant la découverte de la vérité historique.
  • Enfin l’histoire est une construction intellectuelle logique et cohérente, une production de l’esprit et du cœur à partir de faits et d’événements avérés ; autrement dit, une réflexion et une analyse qui dépendent d’un espace social, des préoccupations de l’historien et des influences qu’il subit au plan intellectuel

Tout cela pour dire que la compréhension qu’un peuple a de son histoire est d’une très grande importance parce qu’elle détermine son attitude et comportement présents en vue de la construction de son avenir. A titre d’exemple : après la défaite de 1870 face à l’Allemagne et la perte  de l’Alsace-Lorraine, la France fut profondément divisée entre républicains et monarchistes ; revanchards et pacifistes mais elle put retrouver son unité et sa cohésion grâce à l’historien Ernest Lavisse sous la direction de qui fut rédigée une histoire commune dans laquelle tous se reconnurent ; ce qui cristallisa dans les esprits et les cœurs les notions  d’identité nationale, de patriotisme, de civisme et de citoyenneté républicaine.

Or, donc trop souvent me semble-t-il des gens de mon pays oubliant ou ignorant cet état de fait ont une approche schématique, simpliste des faits et événements historiques et par conséquent en font une synthèse rapide et émettent une appréciation ou un jugement infondé(e).

J’ai retenu le cas du député Blaise DIAGNE dont le nom a été donné au nouvel aéroport international de DIASS, celui des « porteurs de pancartes » sur la Place Protêt le 26 août 1958 et celui de Mamadou DIA, accusé de coup d’Etat lors  de la crise du 17 Décembre 1962.

Blaise DIAGNE a été présenté assez hâtivement comme une figure politique de l’époque coloniale qui ne s’intéressait qu’aux problèmes des citoyens des Quatre communes (St Louis, Gorée, Rufisque et Dakar) qui l’avaient élu à plusieurs reprises député du Sénégal (de 1914 à 1933). Or ce « fils de cuisinier et d’une pileuse de mil » (c’est lui-même qui l’avait dit un jour) homme politique de grande envergure, orateur talentueux, avait fait de la valorisation de la race noire le sens de son action politique ; ceci  dans le cadre de la lutte pour l’égalité des Blancs et des Noirs. Né à Gorée le 13 octobre 1872 d’un père wolof, Nioxor DIAGNE et d’une mère qui était la fille d’une Lébu et d’un Mandjacque, Gnagna PREIRA, Blaise DIAGNE dont le nom de baptême était Galaye fut inscrit à l’école des Frères Ploemel de Gorée par son tuteur Adolphe CRESPIN qui lui donna le nom de Blaise Adolphe DIAGNE (le prénom de Blaise était celui d’un ami de son père ; l’autre étant celui de Créspin chez qui le jeune garçon était placé). Brillant élève, il termina son 1er cycle à Gorée, passa à Saint Louis et fut envoyé à Aix en Provence en France avant de revenir à Saint Louis. Si l’on se réfère à l’enquête faite par Iba Der THIAM qui est sans doute le meilleur biographe de Blaise DIAGNE, Galaye (alias Blaise) avait passé toute son enfance et adolescence dans une famille catholique et avait fréquenté une école de missionnaires à Gorée. Adulte, Blaise devenu fonctionnaire des douanes, fut affecté au Dahomey en 1892 puis successivement au Gabon, à la Réunion et à Madagascar. Mais son séjour au Gabon où il arriva en 1897 fut un tournant dans sa carrière. C’est là qu’il rencontra Cheikh Ahmadou BAMBA dans son lieu de déportation. Il lui témoigna sa sensibilité et sa solidarité ; ce que voyant, le saint homme aurait formulé des prières pour la réussite de ce jeune homme dont les supérieurs hiérarchiques n’appréciaient pas le caractère indocile « prétentieux, orgueilleux qui bien qu’intelligent et travailleur n’arrêtait pas de revendiquer les mêmes droits que les Blancs » et pourtant « noir comme tous les Sénégalais » écrivait le Gouverneur.

De retour au Sénégal, il se lança dans l’arène politique et le 10 mai 1914, il devint le premier Noir des colonies françaises d’Afrique élu député. Mais dans les communes de plein exercice (St Louis, Gorée, Rufisque, Dakar) l’égalité en droits entre les citoyens blancs et noirs demeurait plus théorique que réelle : les Blancs continuaient de considérer les Noirs comme des êtres inférieurs. Le député était résolu à se battre à l’Assemblée nationale française tout aussi bien que dans la colonie pour mettre fin à cette situation. Au Palais Bourbon, il parvint à faire voter la loi 29/9/1916 sur « l’extension de la citoyenneté aux descendants des citoyens des quatre communes » ; ceci en contrepartie de leur participation à la guerre de 1914-18. Mais avant la fin de celle-ci DIAGNE fut nommé Haut-Commissaire de République en AOF. Sa mission : recruter quarante mille (40 000) tirailleurs sénégalais (il en recrutera soixante-trois mille trois cent soixante-dix-huit (63 378) selon Yves Benot). Et pour les plus valeureux parmi ces derniers on avait promis une exemption de l’indigénat, des facilités de naturalisation, des emplois réservés ; à leur retour. A ce nouveau poste, Blaise DIAGNE était « l’égal des Gouverneurs Généraux » ; et celui de l’AOF « Van Vollenhoven démissionna incapable de supporter une telle égalité » (Yves Benot). Mais après la guerre et la victoire, DIAGNE demanda lors d’une session supplémentaire, que la participation à l’effort de guerre fût reconnue pour ces populations comme la contrepartie de leurs libertés et donc de la reconnaissance de leurs droits. Mais Diagne se voulut plus précis « la justice, la raison et l’équité veulent que avant la fin de la législature nous ayons décidé que toutes les populations coloniales indistinctement seront ici représentées ». Ce qui voulait dire que les indigènes non citoyens de toutes les colonies étaient inclus. Malgré le soutien des députés de la Martinique (Delmont) et de de la Guadeloupe (Candace) : la proposition ne fut pas retenue. C’était le 21 mai 1927.

Dans la colonie, les luttes politiques étaient ardemment menées par les partisans de Diagne qui dénonçaient l’immobilisme des autorités coloniales après la guerre. Les diagnistes demandaient la suppression du code de l’indigénat qui permettait aux administrateurs de traiter en infériorité tous les indigènes non-citoyens c’est-à-dire sujets français. Les diagnistes allèrent jusqu’à demander l’application du principe de la séparation des pouvoirs dans le protectorat (partie du territoire réservée aux sujets français), excédés par les pouvoirs exorbitants accordés aux commandants de cercle : ils assuraient les fonctions exécutive et judiciaire. Les diagnistes demandaient la nomination de juges dans les chefs-lieux de cercles (Kaolack, Thiès, Louga…) comme dans les Quatre communes.

En 1920, au Conseil Général dont il était le président, le diagniste Louis Gullabert influencé par les idées libérales Wilsoniennes et la naissance de la SDN dénonçait la trop grande centralisation du pouvoir au profit du Gouverneur Général en AOF et demanda la suppression de cette fédération ou le retrait du Sénégal qu’on obligeait à payer une part trop élevée pour le fonctionnement de cette institution coloniale. Comme on le voit le mouvement diagniste s’était radicalisé et il alla même jusqu’à créer un organisme dénommé Syndicat Commercial du Sénégal sur « financement extérieur » (Iba Der THIAM) pour acheter l’arachide directement aux producteurs et mettre fin au monopole du commerce bordelais et marseillais.

Mais tout cela c’était sans compter sur la réaction des colonialistes. Ceux-ci, sous peine de voir disparaître le système colonial, se firent le devoir de « récupérer » la colonie en actionnant tous les leviers : politique, administratif, militaire… Et le gros commerce fut à la base de cette stratégie de récupération. Cette synergie d’actions aboutit à la signature le 22 juin 1923 à Bordeaux d’un accord entre le député Blaise DIAGNE et le gros commerce. Compromis ou compromission, ce qu’on a appelé le pacte de Bordeaux marquait la fin du diagnisme « contestataire puis frondeur ». Selon Iba Der THIAM, les colonialistes s’étaient d’abord servis de l’anticommunisme de DIAGNE et de son opposition à l’extrémisme incarné par Marcus GARVEY au sein du mouvement panafricaniste pour l’amener à la modération. C’était l’époque où le communisme avec le succès de la révolution bolchévique de 1917 et son anti impérialisme influençaient beaucoup les élites des peuples opprimés.

Mais cet épisode de notre histoire coloniale doit être réécrite , revisitée même, eu égard à la politique d’assimilation et son impact sur les objectifs de formation de l’Etat, de construction nationale et de développement économique et social que les pères fondateurs de notre République s’étaient fixés. Je reviendrai sur ce dernier objectif autrement important. Après l’accord de Bordeaux. Diagne réélu en 1919, puis en 1925, 1929 le fut enfin en 1933. Le 26 janvier 1931, il fut le premier Noir de l’Afrique à entrer dans un gouvernement européen avec le poste de Sous-secrétaire d’Etat. Il mourut le 11 mai 1934 à Cambo-les Bains en France. Mais la dynamique du diagnisme combatif avait beaucoup inspiré certains de ses anciens lieutenants devenus ses adversaires : l’instituteur devenu employé de commerce Galandou DIOUF qui lui succéda comme député du Sénégal et Lamine GUEYE premier Africain docteur en droit, qui à la fin de la deuxième guerre mondiale (1939-45) domina la vie politique sénégalaise.

Jusqu’aujourd’hui encore le mythe Blaise DIAGNE est demeuré. En 1972, à l’occasion du centenaire de la naissance du député, le Président L. S. SENGHOR dont il fut le correspondant dans ses années d’étude en France lui rendit  l’hommage solennel de la République lors d’une cérémonie officielle à laquelle furent associées la famille et l’Association des amis du disparu. Devenu président de la République en 2000, Abdoulaye WADE à son tour fit un geste de reconnaissance de la Nation à l’endroit du premier Noir député et ministre durant l’époque coloniale : en donnant son nom au plus grand aéroport construit au Sénégal.

Cette analyse du parcours politique de Blaise DIAGNE est loin d’être exhaustive, j’ai voulu simplement insister sur les étapes les plus importantes à mes yeux. Des yeux qui à cette occasion ont été ceux du passé et non du présent et ils ont accordé plus d’intérêt à ce que fit Blaise DIAGNE qu’à ce qu’il fut.

Le second cas que j’ai voulu étudier ici est celui « des porteurs de pancartes » le 26 août 1958 sur la place Protêt (actuelle place de l’indépendance) lors de la tournée africaine de De Gaulle pour faire valoir la nouvelle constitution française et son projet de Communauté Franco-africaine.

Jusqu’ici les cérémonies commémoratives annuelles organisées par les « porteurs de pancartes » ont donné à croire qu’un groupe de jeunes compatriotes, militants politiques de l’époque avaient eu l’initiative d’accueillir le Président du Conseil français avec des pancartes exprimant leur volonté de voir notre pays accéder à l’indépendance. Et c’est cette volonté de refus et de rupture qui leur permit d’ouvrir une page glorieuse de notre histoire récente. Ceci, il faut le rappeler, à un moment où leurs leaders charismatiques (L. S. SENGHOR, Lamine GUEYE et Mamadou DIA) paraissaient embarrassés par la décision de voter ‘’NON’’ prise au Congrès du PRA à Cotonou en Juillet 1958, hésitants face à l’opinion et à la fidélité à la France et à De Gaulle que ne cachaient pas les chefs religieux et coutumiers du Sénégal fortement influencés par l’activisme du ministre de la FOM et des autorités administratives coloniales de l’époque. Ces jeunes donc (Mbaye Jacques DIOP et autres…) ne voulurent pas suivre leurs leaders et ils proclamèrent à leur manière leur désir de voir le Sénégal voter ‘’NON’’ pour l’indépendance. Mais ces militants de l’UPS qui ‘’vibraient’’ pour faire connaitre leur désir, étaient-ils vraiment seuls à porter des pancartes ? Majmouth DIOP, alors leader du PAI, m’a dit lors de l’entretien que j’eus avec lui dans son domicile, pour la préparation de mon premier livre (cf. « A. B. DIOP : Le Sénégal à l’heure de l’indépendance : le projet politique de Mamadou DIA : 1957-1963 » l’Harmattan Paris 2007) : « la plupart des porteurs de pancartes étaient des nôtres ! ». Il est indéniable qu’à l’occasion de la visite du Général De Gaulle à Dakar le PAI, parti indépendantiste déclaré, avait déployé des actions multiformes (graffitis, marche – pèlerinage au cimetière des tirailleurs martyrs à Thiaroye, banderoles, pancartes, meetings …) pour faire connaitre son attachement profond à l’indépendance immédiate. Mais concernant les jeunes de l’UPS porteurs de pancartes, quelle portée réelle donner à leur geste hormis le fait qu’ils contribuèrent à irriter De Gaulle par leur clameur et par le message de rupture contenu dans leurs pancartes. L’idée d’indépendance immédiate avait aussi gagné le Guinéen Sékou TOURE et son parti ; à la veille de l’arrivée à Dakar du Président français, le discours prononcé par ce leader politique et syndicaliste fut d’une rare fermeté et franchise au point qu’il avait soulevé l’ire de son hôte. Celui-ci après avoir répondu sans réussir à cacher son courroux, avait rapidement quitté les lieux, oubliant son képi sur la table officielle. Donc, les porteurs de pancartes de Dakar avaient à leur tour, contraint De Gaulle à se départir de son calme et de sa sérénité, en vociférant cette fois « s’ils veulent l’indépendance, qu’ils la prennent le 28 septembre ».

Mais le fait que Lamine Gueye, Maire de Dakar et Directeur politique de l’UPS était en sa compagnie tout au long de son séjour, pouvait bien rassurer le Président du Conseil sur les vraies intentions des dirigeants sénégalais.

Mais toujours, au sujet de ces jeunes porteurs de pancartes allèrent-ils jusqu’au bout de leur logique indépendantiste ? Autrement dit, avaient-ils rejoint les dissidents de l’UPS qui exprimant leur fidélité au mot d’ordre de Cotonou, créèrent le PRA SENEGAL (Abdoulaye LY, Amadou Mokhtar MBOW, Assante SECK…) et votèrent ‘’NON’’ ; pour l’indépendance immédiate le 28 septembre 1958 ? Ceci, contrairement aux dirigeants charismatiques qui finalement avaient lancé le mot d’ordre de voter ‘’OUI’’ à la France et à la Communauté. On peut continuer de se poser des questions sur l’attitude et le comportement ultérieurs de ces jeunes frondeurs en rapport avec leur volonté de refus qu’ils semblèrent mettre en exergue et présenter comme modèle à la face des Sénégalais, pendant des décennies.

Autre cas : la crise politique et constitutionnelle du 17 décembre 1962. La plus grave crise qu’a connue le Sénégal indépendant. Un juridisme outrancier a fait naitre chez nos compatriotes (c’est aussi un de nos travers) une sempiternelle question polémique : Mamadou DIA, Président du Conseil du gouvernement avait-il fait un coup d’Etat dès lors qu’il chercha à empêcher le fonctionnement normal de l’institution parlementaire ? Question importante parce que la réponse donnée par ses adversaires est la cause immédiate de sa chute et de sa condamnation. DIA avait invoqué le principe de la primauté du Parti sur l’Etat, principe non écrit et comme la motion de censure décidée par les députés n’avait pas été préalablement discutée au sein du parti où étaient posées et discutées toutes les questions importantes pour éviter les tiraillements, il trouvait naturellement au nom de ce principe tacite qu’il pouvait empêcher la mise à exécution de cette motion de censure. Ce à quoi SENGHOR répondit en substance que la Constitution (qui elle est écrite) charte suprême, est au-dessus des partis parce qu’expression de la souveraineté nationale.

Forts de cette posture, les adversaires de DIA (SENGHOR en tête) le firent juger et ils furent condamnés lui et ses partisans (à la prison à perpétuité pour DIA, à des peines graduées pour les ministres impliqués et inculpés) par la Haute Cour de Justice. Mais on aura beau évoquer cette question de coup d’Etat on n’aura jamais l’unanimité sur l’interprétation de ces évènements de 1962 : il y a la raison juridique d’un côté, la morale politique de l’autre. L’ordre juridique triomphait et avec lui le droit français, la langue et la culture françaises furent renforcés alors que le Sénégal aurait pu faire des accommodations en la matière, à nos traditions culturelles de palabre, de dialogue pour préserver l’esprit de groupe et éviter l’exclusion. Mais ce conflit était l’aboutissement logique d’un désaccord profond, de divergences réelles dans la conception du socialisme. Si DIA, Secrétaire Général Adjoint du Parti avait entre les mains tout le pouvoir exécutif et entendait libérer les masses rurales de l’exploitation économique née du système de domination, en même temps libérer leur initiative dans le processus de production ; Senghor lui, paraissait réfractaire à une modification des structures économiques et sociales bien que théoricien du socialisme africain et comme il était le leader charismatique et Secrétaire Général du Parti mais Président de la République avec un partage du pouvoir trop déséquilibré en faveur de son lieutenant, il ne pouvait supporter longtemps une telle situation. Le régime était  parlementaire. L’Assemblée, l’unique chambre, pouvait voter la confiance comme la censure. La confiance qui signifie onction du peuple légitimise  le Président du Conseil bien qu’il fût désigné et pressenti par le Président de la République. Fort de sa place dans ce dispositif politique, Mamadou DIA avait dès 1957, entrepris des réformes économiques pour avant tout satisfaire les besoins et aspirations des masses rurales qui dès le début des années 1950, avaient soutenu le BDS ; et aussi des masses urbaines alors peu nombreuses. Mais cette politique socialiste quoique approuvée par le Parti devenu (UPS depuis 1958) dérangeait les chefs d’entreprises français et fût jugée de plus en plus radicale quand DIA se tourna (à partir de 1962) vers les pays de l’Est pour mettre en œuvre l’autogestion inspiré par l’exemple de la Yougoslavie de Tito. La France de De Gaulle ne cacha pas son inquiétude. On connaît la suite.

S’appuyant sur l’aile gauche du Parti (cf. : mon ouvrage précité), fonceur, DIA n’avait pas pris le temps de tirer les leçons de l’échec de la fédération du Mali le 20 août 1960 qui était moins un problème de rivalité politique entre Senghor et Modibo KEITA qu’une menace sérieuse pour la préservation des intérêts économiques français. Le retournement de Blaise DIAGNE était aussi à voir sous cet angle. Sur l’éclatement de la première tentative de regroupement politique des territoires de l’Afrique noire au seuil des indépendances, l’historien Abdoulaye LY alors opposant et dirigeant du PRA avait mis en garde ses anciens camarades de l’UPS contre l’impossibilité de mettre sur pied une fédération viable compte-tenu des intérêts économiques français au Sénégal à un moment où l’indépendance n’était même pas acquise (c’était à la fin de l’autonomie interne et l’Etat naissant était membre de la Communauté franco africaine). Une fédération à deux seulement : puisque De Gaulle et Houphouët-Boigny avaient réussi à décrocher la Haute-Volta et le Dahomey.

Comme nous le verrons plus loin seule une Afrique entière, unie, et formant un seul bloc eût pu résister à l’impérialisme et au néo-colonialisme.

Ainsi cette situation économique n’a pas fondamentalement changé aujourd’hui encore comme le note le sociologue Momar Coumba DIOP, bon observateur de la scène politique sénégalaise depuis l’indépendance. « Depuis la crise de 1962, les stratégies de reproduction de la classe dirigeante ont paralysé les réformes économiques et sociales ainsi que les programmes de lutte contre la corruption » (MCD 2012).

Ainsi fut banni du discours politique et idéologique du régime UPS-PS, dans le cadre de l’établissement d’un ordre économique et social nouveau, celui qui fut le vrai père fondateur de l’Etat du Sénégal et qui lui avait imprimé sa marque indélébile, avant de quitter définitivement le pouvoir.

Mais comme annoncé plus haut la présente analyse va surtout s’appesantir sur cette série d’émissions de RFI, dénommées « Archives d’Afrique ». La première  question que je me suis posée est : pour qui travaille Alain FOKKA ? La réponse coule de source quand on pense à celui qui lui a donné la possibilité et les moyens de faire ses émissions, autrement dit son employeur. Mais par-delà cet état de fait il y a l’idéologie du système de domination. Le fait parait grave et inquiétant quand on sait que le Noir n’a plus bonne presse, par les temps qui courent, dans les pays occidentaux surtout ; dès lors que se posent avec acuité la crise économique, le chômage endémique, le vieillissement de la population européenne, la paupérisation des populations en Afrique et par conséquent l’immigration tragique des jeunes par le biais de l’Afrique du Nord et de la Méditerranée. A-t-on voulu enfoncer le clou ? Histoire de montrer « l’incurie éternelle des Africains » ?  Mais peut-être, comme il est de tradition dans cette émission et dans d’autres au niveau de RFI l’intention était-elle de remuer la fibre nationaliste et ranimer la fierté des Africains ? « L’enfer, dit-on est pavé de bonnes intentions » : si c’était le cas, on a eu l’effet contraire. On est choqué par l’orientation imprimée à l’émission et le niveau du débat pour un sujet aussi important. Pourquoi Alain FOKKA n’a-t-il pas invité Théophile OBENGA, disciple et compagnon de lutte de Cheikh Anta DIOP ? Ou alors pourquoi ne s’est-il pas adressé à des spécialistes comme Babacar SALL ou Aboubacry Moussa LAM ; tous deux professeurs au département d’Histoire de l’UCAD ?

Non ! Alain FOKKA a choisi des ‘’proches’’, des ‘’amis critiques’’ du chercheur sénégalais dont l’un Amady Aly DIENG, visiblement s’opposait en se posant ou en se mettant en valeur. Présent lors de la soutenance de la thèse sur « l’unité culturelle de l’Afrique » et les remarques et observations du président du jury le Professeur Eymard, Amady DIENG était alors étudiant en France à une date relativement récente (1957) alors que Cheikh Anta DIOP avait terminé ses études, commencées en 1946. Les commentaires que ce ‘’contradicteur’’ fait de la thèse de l’appartenance de la civilisation pharaonique à l’Afrique noire et de celle sur le continent noir berceau de l’humanité, dénotent son scepticisme et ses réserves. Et pourtant concernant cette dernière thèse, elle est aujourd’hui communément admise par  l’armée de paléontologues, archéologues et autres anthropologue occidentaux qui parcourent l’Afrique orientale, australe, la corne de l’Afrique et récemment l’Afrique centrale depuis que l’Anglais Leakey et sa femme Mary en 1957 découvrirent l’homme d’Oldwai dans les grottes du Kenya. Mon condisciple et ami Mandiomé THIAM ne dirait pas autre chose lui qui ayant choisi de se spécialiser dans ce qui se passa avant l’histoire, enseigne la préhistoire africaine à l’UCAD. Amady Aly DIENG parle de ‘’gesticulations’’, de ‘’vociférations’’ de Cheikh Anta DIOP pour argumenter, persuader et convaincre. Soit. Tout cela, selon toute vraisemblance a été fait par RFI pour banaliser, mettre en doute (de façon définitive ?) ce qui, il est vrai, au début, n’était qu’une hypothèse mais qui est devenu grâce à l’effort extraordinaire de Cheikh Anta DIOP une vérité indiscutable (undisputed truth).

Que ce dernier se soit d’abord fondé sur les écrits de deux auteurs des siècles passés (XVIIIe et XIXe) n’enlève en rien son grand mérite. Toutes les connaissances emmagasinées dans l’histoire universelle résultent de connaissances antérieures. On doit certes apprécier leur noblesse d’âme, et le profond attachement à la vérité et à la justice chez le Comte De Volney (1757-1820) et l’Abbé Grégoire (1750-1831) qui affirmèrent, longtemps après les Grecs de l’antiquité, l’appartenance africaine de l’Egypte pharaonique. Mais ni l’un, ni l’autre ne poussèrent aussi loin que Cheikh Anta DIOP, l’enquête, la recherche, l’analyse, la synthèse pour asseoir définitivement cette thèse d’une Afrique noire inventrice, créatrice parce que libre, disposée, et disponible pour l’initiative historique. Ceci pendant une bonne partie de l’antiquité.

Après le colloque organisé en 1974 au Caire par l’UNESCO, en présence de tous les spécialistes mondiaux, la thèse des «racines africaines de la civilisation pharaonique » ne souffre plus de contestation car Cheikh Anta DIOP avait démontré :

  • Que les momies égyptiennes n’étaient pas celles de leucodermes, autrement dit de Blancs ;
  • Que la langue des anciens Egyptiens n’était pas une langue sémitique, elle n’était donc ni une langue de la péninsule arabique, ni une langue d’Afrique du Nord, ni d’Asie occidentale (arabe, hébreux, berbère, araméen), ni même de la corne de l’Afrique (amharique de l’Ethiopie).

Or, Cheikh Anta DIOP qui déchiffrait les hiéroglyphes et connaissait en même temps les langues africaines avait établi la parenté entre l’Egyptien ancien et les langues nées dans les milieux nubio-soudanaises. Ce qu’il était seul à pouvoir faire ; les contradicteurs et adversaires blancs ne connaissant pas les langues africaines. C’est donc une insulte à l’Afrique et aux Africains de soutenir mordicus comme le fait ce collègue (?), anonyme, élevé dans le sérail du néo-colonialisme et du système de domination, que Cheikh Anta DIOP s’était contenté de « la compilation et n’était pas un homme de terrain et qu’en dépit de cela il cherchait à convaincre ». Où est la compilation ? Cheikh avait-il à l’époque, besoin d’être archéologue ou anthropologue pour présenter sa thèse ? N’avait-il pas pour autant fourni les preuves scientifiques de ses affirmations ?

Mais le scepticisme à peine voilé et les réserves émises par le Doyen Amady Aly DIENG sur l’utilité de tels travaux me paraissent sidérants car tout le monde sait combien étaient grandes la générosité et le patriotisme de cet universitaire qui avait fait une reconversion à la BCEAO avant de prendre sa retraite ; lui qui avait une immense culture et partageait facilement son savoir, ses connaissances et son expérience d’intellectuel africain. J’ai rencontré pour la 1ère fois, Amady Aly DIENG au Département d’Histoire de l’UCAD. C’était il y a plus d’une trentaine d’années : j’étais étudiant en DEA et il était venu participer à un de nos séminaires ; et par la suite, sa présence était régulière. Au début des années 2000, pour les besoins de la préparation de mon livre précité, je décidai de lui demander de m’accorder un entretien sur le sujet ; ce qu’il fit avec une grande maitrise et beaucoup de passion parce qu’il fut aussi acteur et témoin de cet épisode de notre histoire récente. Mais c’est surtout grâce à lui que je connus Abdoulaye LY, ce grand historien qui m’accorda l’honneur de me recevoir chez lui à deux reprises et de m’offrir ses deux derniers ouvrages.

Interpellé par Alain FOKKA, le doyen DIENG, dans ses commentaires, ne dit pas (peut-être parce qu’il n’eut pas le temps de le faire) que le contexte historique de l’époque où Cheikh Anta DIOP engageait son combat intellectuel était celui où les idées marxistes commençaient à pénétrer dans les milieux étudiants africains en France et même à Dakar (l’université a été  créée en 1957) ; et le point d’orgue en fut la création du PAI par Majmouth DIOP et ses camarades en Juillet 1957. Etudiant à Dakar en même temps responsable syndical (UGEAO) et politique (MEPAI) Amady Aly DIENG avait débarqué à Paris cette année-là pour poursuivre ses études à l’ENFOM… Cheikh Anta DIOP arrivé en 1946 dans la capitale française avait été un militant du RDA et s’apprêtait à rentrer au Sénégal à la fin de ses études universitaires. Pour les marxistes africains, le combat que menait ce dernier était à classer dans la catégorie de celui mené par les tenants de la Négritude qui à leurs yeux faisaient diversion sur l’exploitation économique capitaliste en Afrique Noire et en complicité avec les colonialistes lorsqu’ils étaient hommes politiques, ils usaient de manœuvres dilatoires sur la question de l’indépendance. Fascinés par l’idéologie marxiste-léniniste et le ‘’socialisme scientifique’’ ces jeunes jetaient même un regard suspect sur l’entreprise intellectuelle de Cheikh Anta DIOP d’autant plus que ce dernier ne semblait pas s’emballer pour leurs idées politiques révolutionnaires (cf. Vive discussion intellectuelle entre Majmouth DIOP et Cheikh Anta DIOP sous les yeux de Amath DANSOKHO, alors élève ou étudiant). Même si comme eux il voulait l’indépendance, le fait est que Cheikh Anta DIOP était alors préoccupé par la question de l’identité culturelle, de la personnalité profonde des Africains à retrouver dans le passé alors que Majmouth DIOP et ses camarades avaient la hantise de la fin de la domination économique subie par les peuples colonisés d’Afrique dont il fallait abréger les souffrances.

Quant aux ténors de la Négritude (Césaire, Senghor…) ; c’était des esprits brillants qui par leur intelligence, avaient réussi à prouver que le Nègre pouvait rivaliser avec le Blanc aux plans intellectuel, cognitif… Il suffit simplement qu’il soit placé dans des conditions d’éducation adéquates où il peut s’épanouir. Toutefois, méconnaissant l’histoire ancienne de l’Afrique et étant beaucoup marqués par les idées africanistes, ces illustres poètes prétendaient que les Noirs « n’ont rien inventé… » comme contribution au progrès matériel, technique de l’humanité ; que « l’émotion est nègre comme la raison est hellène ». La bombe intellectuelle de Cheikh Anta DIOP en 1954 avait fait comme si ces poètes étaient tombés de leur piédestal et pourtant elle fut un motif de fierté pour tous les écrivains, artistes, hommes de cultures, hommes politiques, étudiants, etc… noirs d’Afrique et de la diaspora. En tout cas Césaire fit preuve de courage en soutenant Cheikh.

La thèse rejetée par les tenants de l’idéologie de domination coloniale et publiée par les Editions Présence Africaine en 1954 sous le titre ‘’Nation nègres et culture’’ donnait une assise scientifique à la Négritude, mouvement littéraire et artistique. Mais le malentendu persistera, surtout avec Senghor qui ne voyait pas d’un bon œil l’entrée de Cheikh Anta DIOP dans l’arène politique et qui pourtant après la disparition de ce dernier en 1986, de la France où il se trouvait, fit parvenir au quotidien WalFadjr une correspondance par laquelle il présenta ses condoléances à la nation et reconnut que son compatriote égyptologue avait raison. Quand on invoque le ‘’sang et la langue’’ à l’appui d’une thèse comme celle-là « on est sur un terrain solide ». Du reste, Alain FOKKA en a fait état dans son émission.

Une autre question qui me taraude l’esprit en écoutant cette série d’émissions : comment peut-on faire l’étude critique d’une œuvre sans se donner la peine de l’analyser dans sa globalité et sa cohérence ? Car comme le dit si bien Ki ZERBO : « Si Cheikh Anta DIOP était un ‘’homme de science’’ il fut aussi un ‘’homme de conscience’’. Homme de science Cheikh Anta DIOP s’attacha à redresser l’histoire en rétablissant la vérité sur l’histoire des Noirs d’Afrique méconnue, surtout parce que les colonisateurs leur niaient toute historicité pour asseoir solidement leur domination ». Et Ki ZERBO (cette autre sommité africaine de la science historique) de poursuivre : « il faut être reconnaissant finalement aux détracteurs de Cheikh Anta DIOP qui par leur refus l’ont amené à approfondir ses recherches et à fonder la vérité sur le roc fondamental de l’évidence ».

Formé par de grands maitres comme l’historien Perry, le philosophe Gaston Bachelard, le physicien Fréderic Joliot CURIE ; le préhistorien et anthropologue André Leroi Gourand, Cheikh Anta DIOP était suffisamment armé pour fournir toutes les preuves scientifiques nécessaires et donner une assise solide à ses thèses sur la préhistoire africaine et sur l’Egypte antique. Je me rappelle qu’il parlait sans notes et avec une profonde conviction quand enfin autorisé à enseigner à l’Université qui porte son nom par le nouveau président Abdou DIOUF, il nous dispensait des cours de préhistoire africaine en année de maitrise. Préhistoire, histoire ancienne, sciences auxiliaires (anthropologie, archéologie, sciences physiques, sociologie, linguistique…) tout était mis au service de sa thèse principale de l’Egypte nègre et de son projet d’historien. Ce travail de titan ne se limitait pas (comme l’émission à tendance à le faire croire) à l’affirmation de la patrie africaine de la civilisation pharaonique mais aussi il y eu l’apport de celle-ci au « miracle grec ». La Grèce antique que l’Europe ne découvrit qu’à partir du XIVe siècle et qui lui permit de nourrir de sève sa renaissance et son ‘’culte de l’homme petit dieu’’ autrement dit son humanisme ; dans lequel, par ailleurs, le nègre était exclu.

Alain FOKKA n’a pas semble-t-il osé parler de cela. Il a préféré insister sur l’engagement politique de Cheikh Anta DIOP, comme s’il trouvait cela bizarre pour cet intellectuel doublé d’un homme de science, oubliant ou ignorant que l’engagement politique est l’aboutissement logique du travail de l’historien. En effet qui mieux que l’historien suit de près l’évolution d’une société ? Et qui donc mieux que lui est fondé à agir pour son avenir ? Certes le constat est là : pour Max WEBER « l’intellectuel parle et agit au nom de la vérité et de la justice ; l’homme politique lui, se fonde sur d’autres valeurs ».

Mais dans le cas qui nous occupe l’action politique n’est qu’un moyen de chercher à concrétiser un ensemble de réflexions et d’analyses portant sur l’avenir de l’Afrique. Créer un système éducatif africain basé sur la liberté, avec au centre les langues africaines pour promouvoir les sciences et les techniques et permettre aux Africains de recommencer à créer, à inventer. Mais le préalable, est la restauration d’une forte conscience historique par le rétablissement du fil conducteur indispensable avec l’Egypte pharaonique ; ainsi l’Afrique pourra reprendre l’initiative historique perdue depuis l’antiquité donc recouvrer sa vraie dignité. « S’approprier la production historique, en mettant l’accent sur la continuité historique en Afrique, sur l’unité culturelle de l’Afrique pour que celle-ci passe de l’existence en soi à l’existence pour soi » écrit Babacar SALL. Autrement dit libérée de toute contrainte (physique, psychologique, intellectuelle, morale…) l’Afrique se penche sur son avenir plus que sur son être, crée un Etat fédéral sur la base de son histoire et de sa culture communes. Ainsi « les jeunes historiens, philosophes… africains, face aux africanistes doivent refuser la compromission, l’opportunisme, les facilités, les honneurs, pour sauvegarder cette liberté » dit Sékéné Mody CISSOKHO. Et l’historien malien de mettre en garde contre le carriérisme : « la liberté ne se donne pas, elle se conquiert ». L’exemple de Cheikh Anta DIOP est à méditer « il a conquis cette liberté non pour des besoins personnels mais pour un grand dessein africain : redonner à l’Afrique sa dignité, la foi en elle-même pour une plus grande mission civilisatrice qui fut la sienne dans l’histoire de l’humanité ». Force est de constater que cette exhortation est loin d’etre entendue aujourd’hui.

On doit convenir avec l’économiste et touche à tout Amady Aly DIENG que « dès que l’homme produit ses propres moyens de subsistance, il produit sa propre histoire ». Mais un certain Nicolas SARKOZY a solennellement affirmé son scepticisme par rapport à cette conception de l’histoire. Ce n’est pourtant pas le cas (tout au moins en apparence) de ce faux ami de l’Afrique, africaniste de son état qui affirme « respecter le choix des Africains de ne pas être conquérants de leurs milieux ». Et comme les environnementalistes d’aujourd’hui, il nous encourage, pour ainsi dire, à vivre comme les primitifs australiens ou indiens et à ne pas rompre les liens entretenus depuis le néolithique avec la Nature environnante.

Pour Ferran Iniesta, car c’est de lui qu’il s’agit les Africains ne furent pas les créateurs de la civilisation pharaonique, ils ne sont pas aujourd’hui non plus disposés à accepter que le monde est mécanique : ce qui est un préalable à l’acquisition de l’esprit scientifique : « Actuellement, l’Afrique, forte de sa personnalité profonde, refuse de marcher au pas de l’Occident » (F. Iniesta). Pour accéder à la modernité, l’Afrique ne peut pas ne pas s’ouvrir à l’Occident comme l’ont fait les Asiatiques à partir du XIXe siècle. A moins qu’on ne veuille le contraire ! Les sciences sont propriété de l’humanité entière : l’essentiel c’est de ne pas perdre son âme ; comme l’ont réussi les Japonais, les Coréens et comme les Chinois sont en passe de le faire.

Justement, pour Cheikh Anta DIOP « l’histoire est conscience de ce qu’on a été, et, appelé à etre dans le mouvement social et l’évolution en tant qu’individu, classe, catégorie socio (juridique, nation, race » (Babacar SALL)

Donc l’Afrique qui fut créatrice, inventrice, qui a civilisé le monde dans l’antiquité doit renouer avec ce passé et retrouver sa vraie place dans l’évolution de l’humanité, l’histoire étant cyclique.

On est donc loin de se confiner, de se conforter dans « la production des moyens de subsistance ». Il faut donc redonner confiance aux Africains, les aider à ne plus avoir cette attitude de l’esclave libéré qui ne veut et ne peut quitter son maitre tant il est incapable de se départir de sa mentalité d’esclave.

Donc les intellectuels et cadres africains ne doivent plus attendre « l’approbation de l’autre » pour libérer leur conscience historique, sinon ils attendront en vain. Jamais les tenants de l’idéologie de domination ne feront de la thèse d’une Egypte antique noire, un concept scientifique opératoire. On devine les remises en cause qui en découleraient. A moins que de nouvelles découvertes soient faites et que de façon tangible, elles renforcent celle de Cheikh Anta DIOP. Il y aura toujours des Mauny, Lonis, Leclant, Vercoutter intraitables champions du négativisme ; même si les deux derniers, présents au Caire ren 1974, finirent par reconnaître les racines africaines de l’Egypte antique. C’est aux Africains de faire la révolution intellectuelle et c’est tout ce qui donne son sens à la réalisation de l’unité africaine. C’est pourquoi, est à flétrir le propos de cet Africain basé en France et dont on ne connaît même pas la spécialité, qui dans les ténèbres de l’anonymat comme nous l’avons dit considère comme une ‘’plaisanterie’’ l’enseignement de la pensée et l’œuvre de Cheikh Anta DIOP dans les universités noires aux Etats-Unis. Ce que cet homme doit comprendre je l’emprunte à Joseph Ki ZERBO « je crois que la grandeur imposante de Cheikh Anta DIOP réside beaucoup moins dans le nombre de vérités nouvelles qu’il a accumulées et qui par telle ou telle d’entre elles subira nécessairement l’usure du temps et des recherches ultérieures que dans la vision géniale de la brèche et de la piste où plusieurs générations d’Africains devront s’engager s’ils veulent rompre avec la domestication et échapper à la méconnaissance, à la commisération avilissante et au mépris. »

Mais dans cette analyse il est nécessaire de revenir sur la problématique de la création des Etats-Unis d’Afrique. Deux points de vue s’affrontèrent avant la naissance de l’OUA le 25 mai 1963 à Addis Abéba.

D’une part, celui de Cheikh Anta DIOP et de Kwamé NKRUMAH demandant l’unification immédiate de l’Afrique avec des arguments quasi identiques : l’ossification de nos micro-Etats allait faire d’eux une proie facile de l’impérialisme et du néo-colonialisme. C’est ce qui se passa en Amérique Latine au début du XIXe siècle, surtout après l’affirmation de la doctrine Monroe (1823) : qui fit de ce sous-continent la chasse gardée de l’impérialisme américain. (C.A.DIOP). La culture et l’histoire communes pouvaient servir de base, les problèmes économiques, politiques et sociaux étant les même après les indépendances (K.NKRUMAH).

D’autre part, en face, il y’avait la quasi-totalité des dirigeants africains de l’époque qui trouvaient l’unification prématurée et qu’il fallait procéder par étapes, si tout le monde était d’accord sur le principe. « Le projet se réaliserait plus efficacement si l’on procédait par cercles concentriques ». En ce sens d’ailleurs, C. A. DIOP avait auparavant (1960) considéré que la barrière linguistique (Afrique française et Afrique anglaise) ne saurait etre un obstacle insurmontable pour commencer. Mais en ce qui concernait l’Afrique de l’Ouest, l’homme d’Etat et président du Ghana Kwamé NKRUMAH n’avait autour de lui que des chefs d’Etat ‘’modérés’’. Et certains même l’accusaient ‘’d’expansionnisme’’, de ‘’subversion’’ (Togo et Côte d’Ivoire). Comme on le sait, l’unité immédiate fut renvoyée aux calendes grecques.

L’ossification contre laquelle Cheikh Anta DIOP avait mis en garde les dirigeants africains, s’est faite solidement aujourd’hui que les Etats jeunes à l’époque sont devenus adultes (58 ans). Comme l’intellectuel sénégalais, NKRUMAH était en avance sur son époque ; leur tort à eux deux c’est d’avoir eu raison trop tôt. Le temps est venu pour les jeunes générations de faire le bilan critique de l’OUA puis de l’UA dont on a dit il y a quelques jours encore que le financement à hauteur de plus de 80% provient de l’extérieur (de l’Union européenne notamment). Ce qui donne à réfléchir dur les indépendances africaines.

Mais terminons en revenant sur ce problème d’interprétation du passé qui nous occupe. Il est des faits et évènements du passé qui aujourd’hui encore suscitent beaucoup de passions chez nous : une lecture sereine et attentive de ces pages d’histoire peut cependant permettre d’en appréhender fort justement le contenu et partant, d’envisager sérieusement l’avenir. C’est ce que je me suis attaché à faire dans ce travail de réflexion et d’analyse.

De cela découle le constat suivant : trois hommes de cœur, trois icônes, deux hommes d’Etat et un intellectuel ‘’organique’’ voulurent changer le destin du Sénégal et de l’Afrique. Chacun à sa manière et épousant son époque : Blaise DIAGNE, Mamadou DIA et Cheikh Anta DIOP. Tous s’attaquèrent à l’ordre colonial ou à ses symboles et ainsi butèrent contre le sphinx, gardien du temple (ou des monuments). Presque quarante ans après l’échec et le retournement du député Blaise DIAGNE et quatre années seulement après que des jeunes militants politiques eurent réclamé l’indépendance immédiate au Général De Gaulle en visite au Sénégal survint la plus grave crise politique qu’a connue notre pays, crise constitutionnelle qui ébranla sérieusement le jeune Etat non pas dans son existence mais dans sa nature et son orientation.

En conséquence, ce conflit entre Mamadou DIA et L. S. SENGHOR et leurs partisans respectifs fut un double tournant : par le changement de régime et l’orientation nouvelle, ou pour être bref, le maintien de l’ordre préexistant naguère. Le dénouement survint par le triomphe de l’ordre juridique (la primauté de la Constitution) sur les arrangements, accords ou conventions politiques non écrits. C’était alors le coup d’arrêt à la primauté de la concertation au sein du parti avant la prise de décision, principe non théorisé et formalisé mais appliqué et compatible avec nos traditions culturelles de recherche de consensus. C’était aussi la véritable accession au plus haut sommet de l’Etat pour L. S. SENGHOR qui jusqu’alors n’avait prise ni sur la conception ni sur la conduite de la politique intérieure et extérieure du Sénégal.

Enfin les défenseurs des intérêts du commerce français qui depuis le milieu du XVIIe siècle (St Louis fut créée en 1659) s’était établi au Sénégal et fut préservé malgré les vicissitudes de l’histoire, trouvèrent en L. S. SENGHOR un garant qui quelques années auparavant, au seuil de l’indépendance, déclarait le nationalisme « périmé » devenu «  un vieux fusil de chasse », partisan de l’Eurafrique qu’il était (cf. notre ouvrage précité). Ce qui ne veut pas dire qu’il n’aimait pas trop son pays mais il avait sa vision de l’ancrage dans la modernité, cette modernité dont la colonisation française était la matrice et avait dès 1935 fait de lui le 1er noir africain agrégé de grammaire.

Quant à Cheikh Anta DIOP, l’intellectuel le savant et visionnaire, il redonna sa véritable dignité et sa fierté légitime à tout un continent, toute une race. Et comme l’âme décrite par Platon, la sienne avait choisi le monde des idées qui est celui de Dieu. Mais bien que la jouissance intellectuelle et sensorielle en découlât tout naturellement, Cheikh déploya son action avec toute son énergie et son envergure intellectuelle pour faire de son savoir un puissant instrument, au service des Africains pour en définitive qu’ils transforment leur environnement à l’instar de l’Occident et de l’Asie et par conséquent cessent d’être de simples consommateurs de biens matériels et immatériels conçus et manufacturés à l’extérieur ; qu’ils fassent enfin que le continent noir ne soit plus considéré comme éternel récepteur et non concepteur.

Le combat mené par ces trois grandes figures de l’histoire récente fut au fond le même. Les difficultés auxquelles tour à tour elles se heurtèrent doivent faire l’objet de méditation de la part des jeunes générations sénégalaises et africaines. Le système de domination établi depuis l’époque du mercantilisme, fut consolidé à l’époque coloniale, et de manière durable avec ses éléments principaux que furent l’école de nos ‘’ancêtres gaulois’’, le commerce et le début d’une industrialisation, les infrastructures de circulation, la superstructure administrative, politique (libertés démocratiques) en enfin l’idéologie d’intégration autour du concept d’assimilation.

Aux jeunes d’aujourd’hui de faire le bilan sans complaisance des régimes postcoloniaux depuis l’époque de l’autonomie interne (1957-58) jusqu’aujourd’hui. Ceci à l’heure où en France même des intellectuels et des cadres fustigent les rapports de domination que les tenants du capital imposent aux anciennes colonies par le truchement des dirigeants politiques africains corrompus.

Une prise de conscience des peuples africains de ce problème complexe serait un pas en avant pour sortir de la tutelle française et occidentale (une tutelle est toujours appelée à prendre fin quand l’enfant grandit). Economie, politique, droit, culture et société sont liées et interagissent dans le cadre de l’entreprise de modernisation de l’Afrique et ses micro-Etats. Ceci aux plans vertical et horizontal. Comme l’ont compris Cheikh Anta DIOP et Kwamé NKRUMAH toute action isolée est vouée à l’échec même si elle est réformiste et non révolutionnaire. L’unification du continent noir est donc une exigence. Sa réalisation à bon escient nous permettra de passer de la posture de simples consommateurs de biens matériels et immatériels à celle de créateurs, d’inventeurs, de découvreurs au même titre que les autres.

 

Adama Baytir DIOP

adabaytir@yahoo.fr

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